Surtaxe pour service extraordinaire
l'Overland mail iraquien


      L'un des principes fondateurs de l'Union des postes fut l'adoption d'un tarif uniforme, valable pour l'ensemble de son ressort. Cependant, pour permettre la rétribution des frais de transit résultant de l'utilisation de certains moyens de transport particuliers (à l'origine, la Malle des Indes et le train transcontinental américain), la perception de surtaxes, appelées génériquement "pour services extraordinaires", fut autorisée, dès 1876, par l'article 4 de l'Arrangement de Berne, conclu à l'occasion de l'admission des colonies françaises et anglaises dans l'U.G.P. Ces surtaxes seront ensuite définies par l'article 5 de la Convention de Paris, signée en 1878 : "pour tout objet transporté par des services dépendant d'administrations étrangères à l'Union, ou par des services extraordinaires dans l'Union, [il peut être perçu] une surtaxe en rapport avec ces frais." Les conditions d'application de ces surtaxes seront toujours laissées au gré des administrations concernées.


The Nairn Transport Corporation


      A la fin de la Première Guerre mondiale, les frères Nairn, qui avaient servi en Palestine au sein des troupes néo-zélandaises, décidèrent de se fixer au Proche-Orient. Après une tentative comme vendeurs et mécaniciens d'automobiles, ils ouvrirent un service de taxi entre Beyrouth et Haïfa, puis, en 1923, se lancèrent dans l'exploration de la voie du désert syrien, à destination de Bagdad, distante de 880 kilomètres. Les premiers essais se révélant concluants, ils proposèrent aux autorités mandataires françaises et britanniques d'assurer le trafic postal entre Damas et Bagdad : leur principal argument résidait dans la réduction de la durée du voyage entre Londres et les Indes. Malgré quelques réticences, ils signèrent un premier contrat avec les autorités françaises, pour une durée de cinq ans, s'engageant à effectuer un voyage hebdomadaire d'une durée maximum de 60 heures, sous peine de pénalités. Cette dernière clause, paraît-il, n'eut jamais à être appliquée, en dépit des nombreux aléas de la piste, contraintes mécaniques, crevaisons multiples et attaques de pillards.

      L'ouverture de la ligne eut lieu le 18 octobre 1923, et l'entreprise s'avéra, dès le début, être une réussite. Le service s'étendit aux voyageurs et au frét, et le nombre de voyages hebdomadaires fut rapidement porté à deux. En 1926, les Cadillac initiales, de sept places payantes, furent remplacée par des bus Safeway.

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Crevaison dans le désert.
Le Safeway Saloon coach, fabriqué aux U.S.A. par la Six-Wheel Company de Philadelphie accueillait 14 passagers. Ces bus étaient motorisés par un six-cylindres Continental de 110 chevaux, avec boîte à huit rapports. Le poids était de sept tonnes, la vitesse maximum de 55 miles à l'heure, la charge de 1250 kilos de bagages.
Un autobus semi-remorque Marmon-Harrington
devant le quartier général de la Compagnie à Damas.
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      La route initiale du nord, rendue dangereuse par l'agitation fréquente des tribus en lutte contre l'autorité française, fut abandonnée dès 1926, au profit d'un itinéraire plus méridional, plus long, mais plus sûr, par Jérusalem et ar-Rutba. La compagnie, sous le nom de Near Eastern Transport Co, prit une large part dans le dévelopement de l'exploitation pétrolière, transportant personnels et matériels le long de pipe-lines. Elle mit en service de nouveaux types de véhicules, en particulier de grosses semi-remorques Marmon-Harrington. Le déclin de la Compagnie s'amorça après la guerre, face à la concurrence de plus en plus grande de l'avion, et son activité cessa dans les années 50.


Echo d'Alger 16/12/1933


Les lettres françaises


      Les lettres surtaxées, originaires de France et routées par l'Overland mail sont assez rares : nous en présentons ici quatre.
La première, originaire de l'Aveyron, datée du 1er novembre 1924, à destination de Téhéran, est affranchie à 1,75 franc, soit 75 centimes pour le port U.P.U. (tarif du 1er avril 1924), et 1 franc pour la surtaxe. La seconde, partie de la Côte d'Azur le 21 octobre 1925, à destination de Bagdad, est affranchie à deux francs, un franc pour l'U.P.U (tarif du 16/07/1925) et un franc pour la surtaxe.


ex coll. Coulon/2666 VO Sinais 58-2005

      Les deux lettres suivantes, en recommandé, ont été postées à la R.A.U. de Lyon-Terreaux-B, datées des 30 avril et 21 mai 1927, à destination de Bagdad.
La première est affranchie à 5,90 francs, elle porte une marque de routage par avion, et une autre par l'Overland mail. Elle porte également une mention manuscrite "manque 2 / PV établi". Il est probable que l'employé a omis de doubler la surtaxe de l'Overland mail pour le deuxième échelon de poids, erreur qui a été relevée par son bureau d'attache, lequel a dressé procès verbal, la lettre étant recommandée. L'employé de la R.A.U. a également omis d'annuler la marque de routage par avion, pourtant inutile. En effet, un timbre de Beyrouth, au dos, daté du 11 mai, indique que la lettre a voyagé par bateau jusqu'au Levant, avant d'utiliser le service automobile. Arrivée Bagdad le 14 mai 1927.


Coll. L.B.

      L'affranchissement de la seconde lettre, à 7,90 francs, se décompose en 2,40 francs pour le deuxième échelon U.P.U., 1,50 franc pour la recommandation étranger (tarifs du 1er août 1926), et 2 francs de surtaxe pour chaque tranche de 20 grammes, après l'augmentation du 15 novembre 1926. On remarque que l'étiquette rouge de routage par avion a, cette fois-ci, été arrachée, très probablement lors du passage à Marseille. Le timbre MARSEILLE ETRANGER DEPART, daté du 22 mai, figure en effet à l'emplacement de l'étiquette, confirmant le départ par bateau jusqu'à Beyrouth, timbre de transit du 30 mai au dos. Arrivée Bagdad le 4 juin 1927.


e-Bay - vendue le 31/10/2010

Affranchissement


Rainer Fuchs

      La pièce ci-dessus comporte un affranchissement remarquablement élevé. Il s'agit du fragment d'une lettre recommandée de grande taille, expédiée de Paris pour Bagdad en décembre 1926. L'affranchissement visible s'élève à 45 francs, mais il est probable qu'au moins un timbre-poste supplémentaire ait été collé sur l'enveloppe, vignette dont on devine la trace au-dessus du Merson orange. Il n'est pas aisé de reconstituer la composition du tarif, plusieurs possibilités étant envisageables pour expliquer un total aussi important, y compris l'option de la valeur déclarée.

      On peut, par exemple, envisager, pour une lettre de 300 grammes, un affranchissement de 14,10 francs pour le quinzième échelon de poids, plus 1,50 franc pour la recommandation et 30 francs pour la surtaxe de l'Overland, soit 45,60 francs ... avec un timbre-poste manquant à 60 centimes. Le coût, compte tenu du poids, est extrêmement élevé (quinze fois la surtaxe de deux francs pour l'Overland !), mais il est certain que la rapidité et la sécurité devaient être incomparables par rapport à la voie anglaise du Golfe Persique.


La règlementation


      Le service automobile spécial à destination de Bagdad fut inauguré le 18 octobre 1923. A cet époque, l'Iraq, ancien territoire ottoman, a été déclaré indépendant par la S.D.N. et plaçé sous mandat britannique. Si le pays n'était pas, nommément, membre de l'Union postale, sa situation dans le giron anglais pouvait cependant suffire à le faire considérer comme tel. Les relations internationales étaient alors régies par la Convention postale universelle signée à Madrid en 1920. L'article 4 de ce texte stipule seulement que les conditions d'application des services extraordinaires doivent être réglées directement entre les administrations intéressées. Les Conventions suivantes, signées à Stockholm en 1924, puis à Londres en 1929, n'apportent pas de modification à ce principe. Ce n'est que dans le Réglement d'exécution de la Convention de Londres, article 69, que le "service spécial automobile Palestine ou Syrie-Iraq" est nommément cité sous le titre "Services extraordinaires".

      Les conditions d'envoi du courrier de France à destination du Proche Orient, routées par l'Overland mail, sont réglées par le décret du 20 février 1924 (BOPTT n° 8/mars 1924), fixant la surtaxe à 1 franc par 20 grammes, en sus du tarif international ordinaire. Les dernières lignes de l'article 1 précisent que l'intégralité de la surtaxe est destinée à l'administration iraquienne. On peut noter que, dans le préambule, deuxième paragraphe, le texte définit la surtaxe comme se rapportant à un "service extraordinaire" (l'article 6 de la Convention de Madrid précise "à l'intérieur de l'Union"). Les autoritées françaises doivent donc considérer que l'Iraq fait partie de la sphère de l'Union, et qu'il ne s'agit pas d'un service exécuté par une administration étrangère à l'U.P.U. L'adhésion de l'Iraq à l'Union postale, à la date du 13 novembre 1924, est notifiée dans le bulletin des postes n°31.

      Nous disposons du brouillon d'une lettre (Série des Unions internationales, UI398, Archives diplomatiques - La Courneuve, remerciements à J.-B. Parenti), initialement datée du 29 février 1924, mais corrigée à une date ultérieure, adressée à la sous-direction des Unions internationales par le Sous-Secrétaire d'Etat des Postes et des Télégraphes (HR.41/24). Il y est précisé la date d'ouverture du service au public français, et les modalités du transport. On peut y lire que "depuis le 7 mars, les expéditions ont lieu de Marseille chaque vendredi par l'intermédiaire des navires de la Peninsular and Oriental [qui] livreront les dépêches à Port-Saïd d'où elles seront transportées jusqu'à Haïfa par voie ferrée, et de Haïfa à Bagdad, via Beyrouth, par le service automobile."

      Cependant, une note manuscrite en marge, datée du 7 avril 1924, demande au Ministre du Commerce et des P.T.T "d'examiner [... ] s'il n'y aurait pas intérêt, pour la rapidité des correspondances, à confier à des bateaux allant directement de Marseille sur Beyrouth la correspondance destinée à emprunter le service automobile Beyrouth-Bagdad." Nous ne disposons pas de la réponse du Ministre ...

      En juin 1925, une note des postes iraquiennes, relayée par l'Office de Grande-Bretagne, informe le Bureau international de l'Union postale de l'ouverture du service à l'ensemble des administrations postales, et en rappelle le modus operandi. Toutes les correspondances non assurées, ordinaires et recommandées, sont admises, à l'exception de colis. La mention de routage doit figurer sur chaque objet ainsi que sur l'étiquette des dépêches closes. La note donne également les itinéraires et les horaires, et règle le détail des échanges entre les offices postaux (frais de transport et de transit, emballage, étiquetage, etc ...)

 
U.P.U./B.I. Berne n°4854/154 - 15 juin 1925, remerciements à Rainer Fuchs

      Une augmentation de tarif interviendra le 15 novembre 1926 (décret du 7/10/26, BOPTT n° 32), la surtaxe étant portée à deux francs. La surtaxe sera supprimée par le décret du 17 février 1930 (BOPTT n° 5).


De Paris à Téhéran, 17 janvier 1934
Routage par l'Overland, 2ème échelon de la lettre U.P.U, pas de surtaxe

Des Merson pour Matheson ...

      Au début du mois de novembre 2012, une série d'enveloppes a été mise en vente sur un site américain d'enchères en ligne. Elles sont remarquables par le nombre de similitudes qu'elles présentent :

      - elles sont adressées au même destinataire, le Flight Lieutenant Matheson, Squadron 45 de la R.A.F., Hinaidi, Bagdad, Irak ;
      - elles sont routées "Par Overland Mail Haïfa Bagdad" ;
      - elles sont de la même écriture ;
      - elles sont envoyées de France, bien que de bureaux différents ;
      - elles sont affranchies avec des timbres-poste Merson à un franc ;
      - elles sont datées du mois d'avril 1924, pour autant qu'on puisse en juger ;
      - mais ce qui est le plus remarquable, il semble qu'aucune ne soit au bon tarif !

      Depuis le 1er avril 1924, le port de la lettre du premier échelon de 20 grammes est fixé à 75 centimes, à 1,15 franc pour le deuxième échelon, à 1,55 franc pour le troisième échelon, avec un incrément de 40 centimes par tranche supplémentaire, à quoi il convient de rajouter 1 franc par échelon de 20 grammes pour la surtaxe de l'Overland, ce qui donne des affranchissements à 1,75 franc, 3,15 francs, 4,55 francs, etc ...

      La première lettre, à quatre francs, aurait été bien affranchie dans le troisième échelon du tarif précédent, mais ne l'est plus en avril 1924. La seconde est suraffranchie de 25 centimes dans le tarif du premier échelon d'avril 1924, comme en témoigne la griffe noire "Trouvé à la boîte". Quant à la troisième, son affranchissement serait insuffisant de 10 centimes dans le tarif du troisième échelon d'avril 1924, mais largement excédentaire dans celui du deuxième échelon, le timbre-poste supplémentaire à 45 centimes apparaîssant alors comme totalement superflu.

      Il est difficile d'admettre que ce type d'expédition ait pu être admis sans un contrôle strict de l'affranchissement, il faut donc considérer que ces affranchissements sont superfétatoires ... pour autant qu'il ne s'agisse pas de montages. D'après le vendeur, aucun timbre-poste supplémentaire ne figure au dos. On notera que le Squadron 45 assurait la liaison postale aérienne Le Caire à Bagdad, ce qui n'a pas empêché l'expéditeur de privilégier la concurrence, même s'il ne regardait pas à la dépense.

... et aussi des Semeuses

      Tout aussi surprenantes, deux enveloppes datées de janvier et février 1924, au départ des Basses-Pyrénées, toujours routées par l'Overland, et toujours affranchies de façon fantaisiste, cette fois-ci avec des Semeuses lignées à cinquante centimes.

      A cette époque, comme nous l'avons vu un peu plus haut, le service n'était pas ouvert au départ de France. Par contre, une note du Général Post Office britannique (Press notice N° P.N. 256, voir Rainer Fuchs) datée du 19 novembre 1923 indique l'ouverture du service depuis le Royaume-Uni, pour les lettres affranchies à trois pence en sus du tarif ordinaire, et portant le routage "By Overland Mail Haïfa-Bagdad".

      Il est alors fort possible que l'expéditeur ait été un anglais en voyage en France, qui a approximativement transposé les règles en vigueur dans son pays, en sur-affranchissant largement ses expéditions, après avoir acquis des feuilles entières de timbres-poste français. On connaît, de la même origine pour la même destination, des lettres routées "Par Avion du Caire à Bagdad", affranchie de manière tout aussi exagérée.


Source : Surtaxes maritimes et pour services extraordinaires de l'Union, Robert Abensur, D.P. n°188.

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