Décentralisation
et bureaux de passe



          Il n'est sans doute pas complètement incongru de dire que la création de bureaux de passe à Paris, en novembre 1865, tient son origine dans l'expression décentralisation. La grande presse en parle d'ailleurs dès la fin de 1863. On peut ainsi lire dans le Petit Journal que l'essai de décentralisation opéré dans le bureau de poste numéro 9 du faubourg Saint-Honoré est un succès, et que l'expérience débouchera sur la création de dix grands bureaux comprenant tous les services  [1]. Sachant cependant qu'une réorganisation du service des postes de Paris vient d'intervenir au mois de septembre précédent, il faudra sans doute encore plusieurs mois avant que le nouveau projet ne prenne corps.


Journal des débats politiques et littéraires, 12 décembre 1863

Centralisation, ou décentralisation ?

          Une grande réforme du service des postes dans Paris a été entreprise le 21 février 1837. Un réglement spécial daté du premier du mois organise la levée des boîtes aux lettres dans les quartiers de la capitale. Celle-ci est désormais effectuée dans la circonscription de chaque bureau divisionnaire par des surnuméraires-leveurs, qui rapportent le produit de leur tournée dans leur bureau d'attache, afin d'y effectuer le timbrage (c'est à dire l'application des marques réglementaires) et le tri préparatoire par grandes catégories, Paris, banlieue. province et étranger. Les liasses ainsi formées par les bureaux divisionnaires sont ensuite regroupées au bureau central pour un tri complet, et l'expédition des dépêches pour la province et l'étranger se fait par le service des routes [2].


Encyclopédie des timbres-poste de France, Tome 2, Fascicule 1, Académie de Philatélie 1992.

          Le 10 avril 1851, la minute n°154 de la Division de Paris rapporte une décision de l'Administration qui dispose que toutes les correspondances déposées dans les boîtes de quartier seront désormais relevées, suivant neuf lignes de voitures, par des facteurs partant des points extrêmes de la capitale et revenant au bureau central, où le produit des levées sera intégralement traité [3]. Les objets jetés à proximité des gares dans les boîtes du service supplémentaire et celles présentées aux guichets des bureaux de quartier seront traitées par ces derniers [4]. Le service est alors presque totalement centralisé.


B. Platzer, Documents Philatéliques n° 224 p. 17.

          Le transport des dépêches par la voie ferroviaire étant parvenu à maturité, un règlement est établi en 1854, qui modifie le service des levées des bureaux de quartier dans Paris. Une décision ministérielle en date du 8 août 1854 précise en effet que les bureaux d'arrondissement feront désormais dépêche directe pour les bureaux ambulants. Cela suppose qu'ils auront levé leurs propres boîtes, réceptionné le produit des boîtes des bureaux de leur circonscription, timbré, oblitéré et trié l'ensemble de ce courrier avant de former leurs dépêches [5]. L'application de cette décision, qui décentralise totalement l'expédition des lettres des quartiers de Paris pour la province, n'interviendra pas avant la fin de mai 1856.


J.-C. Delwaulle, Les bureaux de quartier de Paris 1852/1863, p. 135.

          A la suite de l'annexion de seize communes de la petite banlieue de Paris, situées entre les limites de l'octroi et les fortifications, le Conseil des postes, dans sa séance du 12 octobre 1860, décide que tous les bureaux de quartier de Paris, quels qu'ils soient, après avoir levé leurs propres boîtes, en traiteront le produit et transmettront leurs dépêches closes au bureau central [6].

Les bureaux de passe de Paris


La Presse, 4 septembre 1865  —— Journal des débats, 12 septembre 1865

          En septembre 1865, le journal La Presse évoque à nouveau un projet de décentralisation, qui permettrait de traiter, dans certains bureaux de quartier, une bonne partie du produit des levées des boîtes aux lettres parisiennes. Selon le Journal des débats politiques et littéraires, il s'agirait seulement de revenir à la situation de 1856, lorsque les bureaux divisionnaires faisaient dépêche directe pour les bureaux ambulants partant pour la province. Il faut attendre un ordre de service du 24 octobre 1865 pour voir la création des bureaux de passe de Paris, mis en fonctionnement le premier novembre [7]. La liste des onze premiers bureaux de passe des quartiers de Paris nous est donnée par Pierre Lux [8]. Les bureaux 1, 2, 3, 4, 7, 12, 15, 17, 20, 24 et 28, auxquels il convient d'ajouter le bureau central, lèvent leurs boîtes aux lettres, en timbrent et trient le produit, ainsi que celui de leurs bureaux satellites, ce dernier arrivant timbré et pré-trié par catégories (Paris ancien et nouveau, banlieue, départements et étranger). Les bureaux de passe font ensuite dépêche directe pour tous les bureaux ambulants, y compris pour l'étranger, nous dit P. Lux. Dix de ces bureaux sont les anciens bureaux divisionnaires de 1856, le petit bureau 24 de la rue de Cléry devant probablement sa distinction à une position géographique favorable.

          On sait relativement peu de choses sur ces bureaux de passe, hormis ce qu'en ont dit MM. Rochette et Pothion il y a déjà soixante ans [9]. Quatre exemples de lettres probablement traitées en passe sont cités dans leur article :
- de Créteil (60), 17 décembre 1865 en port payé pour la province. Au dos, un timbre du bureau 7, même date, et un dateur d'ambulant.
- de Paris, bureau 30, 24 février 1866 en port payé pour la province, Au dos, un timbre du bureau 7, même date, et un dateur d'ambulant.
- de Paris, bureau 18, 27 mars 1872 en port dû pour la province. Taxée par erreur à 25, la taxe est annulée par l'étoile du bureau 22 et remplacée par une taxe 40.
- de Paris, bureau 6, 31 décembre 1872 en port dû pour Montmartre. Réexpédiée en province, la taxe 25 est annulée par l'étoile du bureau 2 et remplacée par une taxe 40.

          Une liste de treize bureaux de quartier est avancée par les auteurs comme étant des bureaux de passe, les 1, 2, 4, 7, 8, 12, 15, 17, 20, 22, 24, 28 et 35. Cette liste correspond à l'année 1872, pour laquelle ils reproduisent un ordre de service du 6 janvier 1872 réorganisant le service de Paris à la suite de la création de nouveaux bureaux dans les communes annexées. Par rapport à la liste initiale de 1865, le bureau 35 a été ajouté lors de sa création en 1866, ou quelque temps après, le bureau 8 a remplacé le bureau 3 sur la ligne de Neuilly, et le bureau 22 a été érigé en bureau de passe en 1872.

          L'ordre de service du 6 janvier 1872 nous donne donc le détail de douze lignes de tilburies reliant des zones excentrées de l'agglomération parisienne à douze bureaux de passe, eux-mêmes en relation directe avec les six grandes gares parisiennes, en passant par divers bureaux de poste intermédiaires. Il convient de compter le bureau central au nombre des bureaux de passe, puisqu'il traite en passe les levées des bureaux 11 et 16, et noter que le bureau 1, s'il est en relation directe avec les bureaux ambulants, ne traite que ses propres levées (c'est ce que l'on appellera plus tard un bureau de tri). Les douze lignes de passe de Paris desservent, en 1872, de l'extérieur vers le centre :
- La Chapelle, Montmartre 2 et 1, rue Saint-Lazare (2) ;
- Aubervilliers, Pantin, La Villette 1 et 2, rue des Ecluses-St-Martin (39), Gare du Nord (26), rue de Strasbourg (14), rue d'Enghien (4) ;
- Créteil, Maisons-Alfort, Charenton, Bercy, bd Mazas (30), rue d'Aligre (23), rue St-Antoine (21), rue des Vieilles-Haudriettes (7) ;
- Neuilly, Levallois-Perret, Les Ternes, Les Batignolles 2, bd Malesherbes (37), pl. de la Madeleine (3), rue d'Antin (8) ;
- St-Mandé, Charonne, bd Voltaire (36), bd Beaumarchais (12) ;
- Fontenay-aux-Roses, Châtillon, Montrouge extra et intra muros, Vaugirard 2, rue du Cherche-Midi (10), rue de Vaugirard (6), rue Bonaparte (15) ;
- Vitry, Villejuif, Gentilly, La Maison-Blanche, rue Pascal (29), rue des Feuillantines (38), rue Serpente (25), pl. de la Ste-Chapelle (32), rue de la Tâcherie (13), rue du Pont-Neuf (17) ;
- Vaugirard 1, Grenelle, Gros-Caillou (27), rue de Bourgogne (31), rue St-Dominique-St-Germain (20) ;
- Clichy, St-Ouen, Les Batignolles 1, rue d'Amsterdam (18), rue Taitbout (22) ;
- Bagnolet, Les Lilas, Belleville, bd Richard-Lenoir (19), rue de Bondy (5), rue de Cléry (24) ;
- Ivry, Gare-d'Ivry, bd de l'Hôpital (33), rue du Cardinal-Lemoine (28) ;
- Boulogne, Auteuil, Passy 2 et 1, avenue Joséphine (34), avenue Montaigne (9), rue de Luxembourg (35).


Carte schématique des lignes de passe en 1872.
Autour de l'ancien Paris, les neuf nouveaux arrondissements.

          A la lecture de cette liste, on constate que le plan de décentralisation des expéditions concernait aussi bien des bureaux de banlieue (Aubervilliers, Bagnolet, Boulogne, Clichy, Créteil, Les Lilas, Maisons-Alfort, Charenton, Châtillon, Fontenay, Gentilly, Ivry, Levallois, Montrouge extra-muros, Neuilly, Pantin, St-Ouen, Villejuif, Vitry), que des bureaux du nouveau Paris (les seize communes annexées en 1860, dont cinq possédaient deux bureaux depuis 1872), Auteuil, Les Batignolles, Belleville, Bercy, La Chapelle-St-Denis, Charonne, La Gare-d’Ivry, Grenelle, La Maison-Blanche, Montmartre, Montrouge intramuros, Passy, St-Mandé, Les Ternes, Vaugirard et La Villette, ainsi que trente-six bureaux sur les trente-neuf bureaux de quartier de l'ancien Paris, les trois restant étant les bureaux 11 (rue St-Honoré) et 16 (rue de Palestro), satellites du bureau central, et le bureau 1 de la place de la Bourse. Soit en tout soixante-seize bureaux desservis par le service des tilburies, bureaux de passe y compris.


Bull. de statistique et de législation comparée, janvier 1877

          Une description du système postal parisien, parue en 1877 dans le Bulletin de statistique et de législation comparée, nous renseigne sur l'organisation des levées du courrier dans la capitale [10]. Sur chaque ligne, chaque bureau satellite, après avoir réuni le produit de la levée des boîtes de son ressort, en opère le pré-tri en cinq grandes catégories, qu'il remet au tilbury de passage. Lors de la halte du tilbury à son bureau de passe correspondant, il y laisse la liasse formée par chaque bureau satellite de la ligne comprenant les objets en passe-Paris, c'est à dire destinés aux bureaux ambulants partant pour les départements français. Les autres liasses, destinées à Paris, la banlieue ou l'étranger, sont ensuite ramenées au bureau central pour le tri général. On notera que ceci contredit l'affirmation de P. Lux citée plus haut à propos de l'envoi des lettres pour l'étranger par les bureaux de passe.

          On trouve dans le Journal Officiel du 19 juin 1884 une description du service de Paris, qui précise que les objets de correspondance expédiés par les bureaux satellites sont apportés huit fois par jour par treize lignes de tilburies légers à dix-sept bureaux spéciaux appelés bureaux de passe. Ces bureaux répartissent les correspondances à destination des départements et de l'étranger entre les divers bureaux ambulants. C'est donc alors le Journal Officiel qui contredit le Bulletin de statistique sur le sujet de l'étranger. En revanche, en 1891, P. Jaccottey indique que les quatorze bureaux de passe de Paris ne transmettent aux bureaux ambulants que les objets en passe-Paris [11]. On voit que les avis sont largement partagés en ce qui concerne le traitement des objets pour l'étranger par les bureaux de passe de Paris. Notons qu'aucune des trois publication précédentes ne nous donne le détail de la situation de ces bureaux dans la capitale.

          En 1895, un mémoire présente l'organisation des services d'arrivée et de distribution de la recette principale de la Seine [12]. Le détail des relations entre les bureaux de passe de quartier et les bureaux du nouveau Paris y est consigné comme suit, sans mentionner les bureaux satellites intermédiaires :
- n° 2, rue Milton avec Montmartre ;
- n° 3, bd Malesherbes avec Passy ;
- n° 4, rue d'Enghien avec la Villette ;
- n° 7, rue des Haudriettes avec Bercy ;
- n° 8, rue de Choiseul avec les Ternes ;
- n° 12, bd Beaumarchais avec Charonne et St-Mandé ;
- n° 15, rue des St-Pères avec Montrouge ;
- n° 18, rue d'Amsterdam avec les Batignolles ;
- n° 20, rue bd St-Germain avec Vaugirard ;
- n° 24, rue de Cléry avec Belleville ;
- n° 25, bd St-Germain avec la Maison-Blanche ;
- n° 26, Gare du Nord avec la Chapelle ;
- n° 31, rue de Bourgogne avec Grenelle et Auteuil ;
- n° 32, bd du Palais avec la Gare d'Ivry ;

          Enfin, en 1900, dans le cadre du projet de budget pour l'année suivante, une note manuscrite détaille l'organisation du service des postes dans Paris [13]. On y apprend qu'outre la recette principale, vingt-deux bureaux situés dans le centre de la ville effectuent le tri des correspondances pour les départements et certains pays étrangers (voila qui finalement met tout le monde d'accord), et les répartissent entre les différents bureaux ambulants. Dix-sept de ces bureaux sont dénommés bureaux de passe, car ils traitent aussi les correspondances venant de leurs bureaux satellites. Cinq autres, qui ne traitent que leur ressort, sont dénommé bureaux de tri. Si la note ne donne pas le détail des bureaux de passe, elle cite les bureaux 1, 8, 17, 22 et 51 comme étant bureaux de tri. Deux autres bureaux (10 et 103) ne sont bureaux de tri que pour les levées précédant le départ des bureaux ambulants. Il y a alors dix-sept lignes de tilburies qui aboutissent à l'Hôtel-des-Postes, via les dix-sept bureaux de passe de quartier. Le soir, les correspondances provenant des septième et huitième levées sont transportées depuis les bureaux de passe et de tri directement vers les gares, au moyen de dix-neuf courses circulaires de fourgons. De surcroît, tous ces bureaux effectuent des subdivisions de levée après la septième et la huitième levée générale, subdivisions dont les heures sont subordonnées aux départs des bureaux ambulants, et qui sont évidemment variables pour chaque bureau. On peut noter que les subdivisions sont matérialisées sur les timbres à date de ces bureaux par des indications de levée à fraction.

          Mis à part pour 1895, nous ne connaissons hélas pas l'évolution dans le temps des bureaux de passe des quartiers de Paris entre 1872 et 1901. Une liste possible pourrait être, en 1900 : bureaux 2, 3, 4, 5, 7, 12, 15, 18, 20, 24, 25, 26, 31, 32, 35, 81 et 83, sans garantie absolue d'exactitude. Le lecteur mieux informé nous donnera peut-être, nous l'espérons, plus de précisions à ce sujet. On peut par ailleurs noter que trois bureaux centraux nouvellement créés entre mars 1898 et mars 1900 dans les douzième, quatorzième et quinzième arrondissements (numéro 23, 69 et 75) jouent désormais le rôle de bureau de passe pour les bureaux de poste de leur arrondissement municipal. Dès la fin de mars 1901, la mise en service des bureaux centraux est achevée dans les neuf arrondissements du nouveau Paris, tout échangeant des dépêches directes avec les bureaux ambulants.

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Notes
[1] Le Petit Journal, 16 décembre 1863. [up]
[2] M. Ledru-Rollin, Répertoire général contenant la jurisprudence de 1791 à 1847, Journal du Palais 1847. [up]
[3] Encyclopédie des timbres-poste de France, Tome I, Fascicule 2, Académie de Philatélie 1968. [up]
[4] J.-C. Delwaulle, Les bureaux de quartier de Paris, 1852/1863, E.T.P.F., Tome II, Fascicule 2, 1993. [up]
[5] B. Platzer, Les bureaux de quartier de Paris, 1852/1863, Documents Philatéliques n° 224, 2015. [up]
[6] J.-C. Delwaulle, op. cit.. [up]
[7] voir la circulaire n° 455, § 4, n° 1, Bulletin mensuel de l'Administration des postes n° 127, mars 1866. [up]
[8] P. Lux, La poste ferroviaire de ses débuts à 1870, E.T.P.F., Tome II, Fascicule 2, 1992. [up]
[9] A. Rochette et J. Pothion, Les bureaux de passe du service de Paris, Feuilles marcophiles n° 123, 1960. [up]
[10] Bulletin de statistique et de législation comparée, Ministère des finances, janvier 1877. [up]
[11] P. Jaccottey, Traité de législation et d'exploitation postales, Paris, Paul Dupont 1891. [up]
[12] Legall, Recette principale de la Seine, arrivée et distribution (septembre 1895). Feuilles Marcophiles n° 279 supp. [up]
[13] Archives Nationales, 19930443-6. [up]


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