de  Carpentras   à  Tahiti, et retour ...
Lettres d'un marin du Pacifique en 1848-1849

      De nos jours, tout jeune homme aventureux peut atteindre les antipodes d’un coup d’aile,
et communiquer dans l’instant avec ses proches, grâce à son téléphone ou son ordinateur.
Au milieu du XIXe siècle, les choses étaient un petit peu moins simples …


      Belle trouvaille de Justin Church, collectionneur de documents d'histoire postale et webmaster d'un site de vente en ligne  [1], voici une petite archive familiale se composant de cinq lettres en provenance du Pacifique, et d’une réponse expédiée de France en triple exemplaire, dans les années 1848/1849.

      Les tribulations de Gustave Eysséric

      En 1848, Gustave Eysséric (1824-1897), originaire de Carpentras, est mécanicien à bord de la corvette à roues le Gassendi, bâtiment militaire à vapeur de 220 chevaux et 1330 tonnneaux, partie de Toulon en octobre 1845 pour une mission de cinq ans dans le Pacifique, avec à bord un équipage de 145 hommes placés sous les ordres du capitaine de frégate Janvier [2]. Cette longue campagne s’achève au retour à Toulon en mai 1850.

      Le Gassendi quitte la rade de Toulon le 16 octobre 1845, pour celle de Montévideo, qu’il atteint le 28 décembre. Le navire reste dans la région pendant toute l’année suivante, durant laquelle il participe aux opérations franco-anglaises de la Plata, contre l’Argentine  [3].

      Le 24 décembre 1846, le capitaine de frégate Janvier ayant laissé le commandement à son second, le lieutenant de vaisseau Faucon, le Gassendi appareille pour l’Océanie. Au début du mois d'avril 1847, il mouille dans la baie de Taioahé (ci-dessous), aux Marquises, et il atteint la station navale française de Tahiti, but de son voyage, le 12 avril 1847, un an et demi après son départ de France. La mission du bâtiment consiste alors à patrouiller dans les districts de Tahiti et Moréa, aux Iles-sous-le-Vent, aux Pomotou, aux Marquises, et jusqu'aux îles Sandwich, pour y veiller au maintien de l'ordre, suivant les critères européens [4]. Il effectue aussi des missions de servitude dans l’ensemble des Établissements français de l’Océanie.

      À la suite de la mise en place d’un protectorat français sur les Marquises en 1842, précédant la constitution des Établissements français de l’Océanie, incluant Tahiti, en 1847, une décision du Conseil des postes datée de décembre 1843, complétée par une ordonnance royale, prévoyait que les correspondances envoyées de cette région du Pacifique pour la France transiteraient par le consulat de Panama [5]. En l’absence de lignes régulières, le transport entre l’Océanie et Panama s’effectuait par les occasions de mer paraissant offrir une sécurité suffisante, et celui entre Panama et la France par les paquebots britanniques. Un certain nombre de lettres confiées soit aux bâtiments du commerce de passage à Tahiti, soit à des bâtiments militaires retournant vers Valparaiso ou la France, ont en fait transité par la voie du Cap Horn, et elles étaient remises à la poste dans le premier port français de relâche. Les lettres des marins pouvaient être remises en port dû au tarif intérieur français, et elles étaient exemptées du décime de mer lorsqu’elles n’atteignaient pas le poids de sept grammes et demi.

      Le destinataire des quatre premières lettres, qui est aussi l’auteur d'une réponse en triple exemplaire, Antoine Eysséric (1813-1892), est le frère aîné de Gustave. Il est professeur au collège de Carpentras, et auteur de manuels d’arithmétique. Le destinataire de la cinquième lettre, Pierre Eysséric, frère des deux précédents, est curé à Avignon, et son nom n’est pas resté dans l’Histoire.

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Notes
[1] http://www.mascoo.com/ Il y a quelques années, Justin m’a présenté cette archive, et je lui ai suggéré d’en faire le sujet d’un article. Comme, à ma connaissance, il ne l’a jamais fait, je me permets de reprendre l’idée ici. [up]
[2] J.-H. Bouffier, Relation médico-chirurgicale de la campagne de la corvette à vapeur le Gassendi pendant les années 1845 [à] 1850 dans la Plata et l’Océanie, thèse soutenue le 30 mars 1857, Boehm, Montpellier. [up]
[3] A. de Brossard, Considérations historiques et politiques sur les républiques de la Plata dans leurs rapports avec la France et l’Angleterre, chapitre X et ss., Guillaumin, Paris 1850. [up]
[4] "Au mois d'août 1847, la corvette fut envoyée dans l'archipel des îles Pomotous, pour y venger le meurtre de tout un équipage français. Seize sauvages furent arrêtés et conduits à Papeete. Trois ayant été condamnés à être pendus, le Gassendi retourna à l'île où le crime avait été commis, et fit exécuter la sentence. Sans doute, du point de vue de l’humanité, de pareilles représailles sont regrettables ; mais elles sont nécessaires, indispensables pour protéger efficacement la vie des européeens qui naviguent dans ces parages dangereux." Bouffier, op. cit. [up]
[5] L.-E Langlais, Premier service postal du Pacifique sud, Consulat de France à Panama, pp. 44 et ss., Académie de philatélie, 2006.

Première lettre : Papeete, le 12 mars 1848

      La première lettre de l’archive est écrite à Papeete le 12 mars 1848. Elle porte au recto un timbre d’entrée circulaire rouge OUTRE-MER TOULON (Salles n°160), qui pourrait indiquer qu’elle ait voyagé par un bâtiment militaire, peut-être la Fortune citée dans le texte de la lettre. L'entrée en France est datée du 16 août 1848. On trouve au verso des timbres de passage par Aix-en-Provence et Avignon, et un timbre d’arrivée à Carpentras du 18 août 1848. La lettre est taxée à cinq décimes, tarif pour le premier échelon de poids en provenance des colonies et pays d’outre-mer par la voie du commerce, soit le port territorial pour plus de quatre-vingts kilomètres dans le tarif de 1828, et un décime de voie de mer [6]. La perception du décime supplémentaire est anormale, l’article 157 de l'Instruction générale de 1832 sur le service des postes en exonérant, a priori, les lettres des marins sous pavillon transportées par voie entièrement française, exonération confirmée lors du projet de mise en place de l’affranchissement des correspondances au départ des colonies [7]. Les instructions données en 1851 par l’administration générale des postes précisent la nécessité d’identifer les lettres exonérées du décime de mer par une griffe Correspondance des armées, ou par leur transmission en dépêches spéciales portant le nom du bâtiment expéditeur. Cela laisse supposer que rien de ce type n’était appliqué auparavant, et de fait, cette lettre ne porte aucune marque indiquant son origine militaire [8].

      Gustave Eysséric y indique avoir reçu par le Gange, bâtiment du commerce venu du Havre, la lettre à laquelle il est en train de répondre, juste avant qu’une corvette de la Marine (la Fortune) ne reparte vers le continent en emportant le courrier. Il se plaint de l’éloignement et raconte le récent voyage du navire aux Iles Marquises. La principale figure de l’archipel est l’évêque [9], décoré de la Légion d’Honneur pour son action pacificatrice et diplomatique, et décrit comme ayant une grande influence dans la région, au point d’avoir fait déplacer la garnison de Vahitahu, sous prétexte que le voisinage des militaires français freinait l’évangélisation des autochtones. Ceux-ci, théoriquement en grande partie catholiques et parlant à peu près le français, sont cependant décrits, par certains, comme étant de farouches anthropophages vivant entièrement nus, hommes comme femmes.

      Enfin, le Gassendi étant de retour à Tahiti, Gustave Eysséric évoque un grand chantier de rénovation des chaudières, "la marmite est usée et les réparations sont pénibles". Ce travail de longue haleine ne lui convient guère, attendu que chez lui, "la fainéantise est héréditaire", et que bien que faisant fonction de maître, "il travaille toute la journée comme auparavant", compte tenu de la faiblesse, en nombre, de l’effectif. Il espère son retour en France pour la fin de 1849.

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Notes
[6] Loi du 17 mars 1827, art. 1 et 6. [up]
[7] "Ces lettres sont exemptées du décime de mer." P. de Chasseloup-Laubat, Dépêche ministérielle n° 191 du 13 juin 1851, Direction des Colonies, suivie d’instructions de l’administration générale des postes, Bulletin officiel de la Guyane française, 1851. Cette prescription découle de la loi du 27 juin 1792, qui stipule que les lettres des marins en station doivent bénéficier du seul tarif territorial, à l'exclusion de tout supplément, lorsqu'elles sont acheminées par voie française. [up]
[8] Une circulaire du 24 novembre 1851, signée du Directeur des postes Thayer, relève que l’impossibilité dans laquelle sont les postiers de reconnaître les lettres des marins en station fait perdre le bénéfice de l’exonération du décime de mer à leurs correspondants (M. Chauvet, Introduction à l’histoire postale, p. 671, Brun, 2002). [up]
[9] Joseph Baudichon, vicaire apostolique des Marquises en 1848, roi des Marquises pour les indigènes. [up]

Deuxième lettre : Papeete, le 25 mai 1848

      La seconde lettre est également écrite à Papeete, le 25 mai 1848. Elle porte un timbre d’entrée ANGL. 2 BOULOGNE 2 (Noël n°374) daté du 9 novembre 1848, et au verso deux timbres d'arrivée à Carpentras des 12 et 13 novembre 1848. La taxe de vingt-sept décimes s’applique à une lettre du premier échelon de poids dans le tarif territorial français de 1828, soit onze décimes pour la distance entre Boulogne et Carpentras, auxquels s’ajoute le remboursement à la Grande-Bretagne de ses frais pour la traversée de l’isthme de Panama, la voie de mer jusqu’en Angleterre et le transport jusqu’à Boulogne. La circulaire n° 27 du 12 septembre 1848 signée Arago précise qu’à compter du 15 du même mois, le transit panaméen des lettres des parages de la mer du sud est effectué par l’office britannique, et non plus par les postes de la Nouvelle-Grenade, ce qui a eu pour effet d’entraîner une réduction des frais de traversée de l’isthme, et donc du tarif postal [10]. Il ne peut pas être ici question de tarif réduit pour les militaires, pas plus que de décime de mer, la lettre ayant voyagé par paquebot anglais.

      Dans cette lettre, Gustave Eysséric fait part à son frère de l'ennui de la vie à la station navale de Tahiti. Il y fait la description de ses dimanches, partagés entre l'inspection matinale de la machine, la promenade et la baignade l'après-midi dans une petite rivière proche de Papeete, avant le souper sempiternellement composé de lard et de haricots, "que le cuisinier fait depuis que nous sommes partis de France, ce qui fait pour le moment à peu près 1500 fois que nous en mangeons." Après le souper, retour à terre, et promenade jusque au Palais du Gouvernement (ci-dessous), pour écouter polkas et postillons joués par la Musique.

      Après quelques propos peu amènes sur les indigènes et leurs défauts supposés, Gustave Eysséric relate avec enthousiasme l'arrivée à Tahiti, le 16 mai, de "l'amiral M. de Trémelin, commandant la Division des Mers-du-Sud" [11], sur la frégate la Poursuivante, accompagnée de la corvette Ariane. "On nous donne l’ordre de chauffer et une heure après nous étions en mer pour aller remorquer la frégate amiral. Après avoir mouillé la frégate, nous ressortîmes prendre la corvette. C’était un coup d’œil magnifique de voir, dans ces pays si loin de notre chère France, de mon cher Carpentras surtout, de voir disais-je le Gassendi voler au secours de la coquette Poursuivante et de la belle Ariane, de voir rentrer successivement ces navires au son de la musique, du fla-fla de nos roues et des acclamations de la foule sur le rivage."

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Notes
[10] H. Tristant, Les premiers paquebots à vapeur transatlantiques, Feuilles marcophiles n° 238 supp., p. 27. Le coût du transit anglais est de 5 shilling et 4 pence par once, soit 1,60 franc pour 7,5 grammes. La lettre devrait porter au dos une griffe anglaise PANAMA-TRANSIT. [up]
[11] Louis François Marie Nicolas Legoarant de Tromelin (1786-1867), contre-amiral envoyé en Polynésie en 1846 pour commander la Marine française dans le Pacifique.

Troisième lettre : Papeete, le 15 décembre 1848

      La troisième lettre est toujours écrite à Papeete, le 15 décembre 1848. Elle porte un timbre d’entrée OUTRE-MER PAUILLAC (Salles n° 154) daté du 30 juin 1849, qui indique qu’elle a voyagé par la voie du Cap-Horn, au verso un timbre de transit par Bordeaux le 1er juillet, un autre par Avignon le surlendemain, et une arrivée à Carpentras le 4 juillet 1849. Elle porte une taxe de dix décimes, correspondant à une lettre du premier échelon de poids dans le tarif de 1828 pour une distance supérieure à cinq-cents kilomètres, plus un décime pour la voie de mer. Une telle taxe, à cette date, semble très exagérée. En effet, l’Avis au Public sur la taxe des lettres, signé par E. Arago le 16 décembre 1848 et diffusé par voie d’affiches et de presse  [12], dont les dispositions sont applicables le premier janvier suivant, stipule que les lettres venant des colonies françaises par la voie du commerce ne doivent supporter que la taxe française de bureau à bureau, soit deux décimes pour le premier échelon de poids, plus éventuellement le décime de voie de mer. Mais au lieu d’être frappée du timbre COLONIES FRA. PAUILLAC (Salles n° 191)  [13], spécialement créé pour lui assurer le bénéfice du tarif intérieur dans le nouveau régime, elle a été marquée comme venant d’un pays d’outre-mer non déterminé, et taxée à ce titre selon le tarif de 1828, encore en vigueur jusqu’au 31 juillet 1849 pour les lettres de l’étranger. On remarque que le décime de mer doit être ici à nouveau indûment demandé, dans le même contexte que celui de la première pièce de l’archive, la lettre ne portant aucune marque d'identification militaire.

      Profitant du départ d'un bâtiment pour envoyer sa lettre, Gustave Eysséric se plaint auprès de son frère du manque de nouvelles, puis renouvelle son espoir d'être bientôt de retour en Provence. Il a en effet appris que le vapeur le Cocyte est en réparation à Toulon, en vue de venir relever le Gassendi dans le courant de l'année suivante. Il craint cependant que le retour par le Cap Horn et le détroit de Magellan ne s'effectue pendant l'hiver austral, dans des conditions peu réjouissantes. Puis il raconte une avarie subie au retour d'un voyage aux Marquises, ayant obligé à effectuer une intervention "qui ne serait pas grand chose dans un port de guerre, mais qui nous coûtera au moins trois mois de réparation parce que nous sommes peu de travailleurs et il faut démonter au moins la moitié des machines".

      Enfin, il commente les événements politiques de 1848, la chute de la Monarchie et l'avènement de la République. Il se réjouit du changement de régime, mais constate avec amertume que les officiers, d'abord réticents, sont bientôt devenus "d’une prodigalité inépuisable de mots tels que liberté, égalité, et surtout fraternité.
      Ô infâmes, parler de fraternité à ceux que vous souffletiez naguère !
"

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Notes
[12] Voir par exemple Le Journal de Toulouse n° 335 des 25/26 décembre 1848, en première page. [up]
[13] Créé par la circulaire n° 4 du 25 janvier 1849, R. Salles, La poste maritime française, tome 1, p. 34. [up]

Quatrième lettre : Papeete, le 9 avril 1849

      La quatrième lettre est, elle encore, écrite à Papeete, le 9 avril 1849. Elle porte un timbre d’entrée COLONIES PAR / BELLE-JSLE-SUR-MER (Salles n° 59  [14]), marque indiquant le transport par un bâtiment militaire français ou du commerce passé par le Cap Horn. Elle a, de fait, été transportée par la corvette Galathée de retour d’Océanie, qui a certainement mouillé à Belle-Île avant de relâcher à Brest le 25 septembre 1849 [15]. Elle ne porte pas de dateur au recto, mais au verso un timbre PARIS/ROUTE N° 7 (route de Marseille) daté du 16 septembre 1849, et une arrivée à Carpentras le 19 septembre. Elle porte une taxe de cinq décimes, qui correspond à un deuxième échelon de poids dans le tarif de janvier 1849  [16], plus le décime de voie de mer. En l’occurence, si l’on se rapporte à l’article 3 de l’ordonnance royale de 1845 (cf note 5), le décime de mer est normalement perçu pour une lettre en double port.

      Cette lettre commence par une nouvelle porteuse d'espoir : le Cocyte était à Rio au début de l'hiver, il sera là bientôt ... sauf si l'Amiral le retient à Montevideo [17]. En attendant, suite au départ de la Gatathée, qui retourne en France en emportant la lettre de Gustave Eysséric, les voyages entre Tahiti et les Marquises vont être plus fréquents, et ils sont fort pénibles à l'aller, à cause des alizés. "Je puis t’affirmer qu’à bord d’un bateau à vapeur naviguant sous les tropiques, on ne peut presque pas résister lorsque le vent vient de l’avant ; la chaleur est insupportable ; le tirage ne s’établissant que difficilement, la fumée est refoulée dans la machine et par suite la suffocation se fait sentir".

      Gustave Eysséric raconte par le menu un voyage effectué dans les îles, et le chargement de canons, boulets et mitraille, en plus de celui de 150 bœufs parqués sur le pont pendant les cinq jours du retour vers Tahiti. A l'arrivée, le navire s'échoue sur un banc de corail, mais il remet à flot une fois débarqués les canons et le bétail, sans dommages pour la coque.

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Notes
[14] La marque reproduite par R. Salles indique ISLE, et non pas JSLE. [up]
[15] La Flotte de Napoléon III, http://dossiersmarine.free.fr/fs_c_C3b.html. [up]
[16] Loi du 24 août 1848, art. 1 à 3. [up]
[17] La France est intervenue durant la guerre civile urugayenne pour protéger ses ressortissants et ses intérêts économiques. Les français se retirent de la région dans le courant de l'année 1848 (Cf note 3).

Cinquième lettre : Nouka-Iwa, le 17 juillet 1849

      La cinquième lettre est écrite à Nouka-Iwa, aux Marquises, le 17 juillet 1849. Confiée à un "navire qui part pour la France", elle porte un timbre d’entrée COLONIES PAR BREST (Salles n° 181) daté du 6 avril 1850, au verso un passage par PARIS/ROUTE N° (illisible, probablement 7) daté du 9 avril 1850, et une arrivée à Avignon le 11 avril. Elle porte une taxe de trois décimes, qui correspond à une lettre du premier échelon de poids dans le tarif de janvier 1849, plus le décime de voie de mer, toujours indûment perçu en l'absence de marquage militaire.

      Dans cette lettre adressée à son frère l’abbé, Gustave Eysséric détaille le parcours de la correspondance à laquelle il répond : elle a été confiée par le religieux à un missionnaire embarqué à bord du Cocyte, parti de Toulon le 12 septembre 1848, navire dont il est déja question dans les troisième et quatrième lettres. Ce navire militaire ayant été retenu à Callao par les autorités navales françaises, la lettre a été remise à un brick de passage en route pour Tahiti. Gustave Eysséric confirme ensuite son prochain retour en France, après une mission de deux mois aux îles Sandwich, dont il ne sait encore rien. Il s’agira, en fait, de la prise des installations portuaires, du fort et de la ville d’Honolulu (ci-dessous) par l’amiral de Tromelin au mois d’août 1849, en réponse aux actions anti-catholiques et anti-françaises du roi Kamehameha III.

Réponse en triple exemplaire : Carpentras, le 22 septembre 1849

      Le 22 septembre 1849, après avoir reçu la lettre écrite par son frère Gustave le 9 avril précédent (quatrième lettre de l'archive), Antoine Eysséric signe une réponse de six pages, dans laquelle il se dit navré d'apprendre qu'en quatre ans, un seul de ses courriers précédents est arrivé à Tahiti (auquel fait réponse la première lettre de l'archive, datée du 12 mars 1848). Il affirme pourtant en avoir envoyé plusieurs : "J'avais cru qu'en m'adressant au ministre de la marine, mes lettres arriveraient plus sûrement  je vois encore que je me suis trompé." Il signale donc à son frère qu'il lui adresse trois copies de sa lettre, à Brest, à Toulon, et à la poste centrale de Paris. Il lui indique aussi avoir porté réclamation auprès du Directeur général des postes à Paris et du Préfet maritime de Toulon. La suite de la lettre contient des nouvelles familiales.

      L'une des trois copies est donc adressée à la poste centrale à Paris, pour être transmise au Gassendi, en station à Taïti. La lettre est postée à Avignon le 25 septembre 1849, affranchie au tarif intérieur français pour un tarif militaire justifié par l'adresse (cf note 7). Elle porte un timbre-poste noir à vingt centimes, oblitéré par une grille, et au dos un timbre à date de Paris du 28 septembre.

      Le Gassendi est reparti de Tahiti en décembre 1849 (cf note 2), et la lettre n'y parvient qu'après son départ. L'adresse est alors modifiée "retourné à Toulon France", un timbre de TOULON-S-MER du 22 août 1850 frappé au dos nous renseignant sur la durée de son périple : onze mois.

      Une autre copie est adressée au Gassendi, par Toulon, postée le 26 septembre 1849, affranchie dans les mêmes conditions que précédemment. Elle semble avoir été envoyée à Bordeaux, peut-être dans l'attente d'un navire (dateur du 18 OCT. ?? au dos), et peut-être renvoyée, via Paris (dateurs au dos ROUTE N° 7 ?? OCT. 49), à Toulon (dateur au dos TOULON-S-MER ??  OCT. 49 d'où elle serait finalement partie. Comme la précédente, une fois parvenue à Tahiti, elle est retournée à Toulon, et porte le même dateur du 22 août 1850 au dos. Il n'est pas impossible que les deux lettres aient voyagé par les mêmes moyens, à l'aller comme au retour.

      Contrairement aux deux lettres précédentes, la troisième copie n'a pas été envoyée au Gassendi en station à Tahiti, mais "à Rio de Janeiro ou à Montevideo par Brest". Il est possible qu'Antoine Eysséric ait craint (à juste raison) que ses lettres ne parviennent à Tahiti qu'après le départ de son frère, et qu'il ait tenté de le joindre lors de son voyage de retour. Le Gassendi a quitté Tahiti le 14 décembre 1849, il fait relâche fin janvier à Port-Famine (détroit de Magellan), touche à Rio-de-Janeiro le 28 février, puis repart le 5 mars sans relâcher à Montevideo, passe à Gorée le 12 avril sans accoster, pour cause de fièvre jaune, croise Gibraltar le 13 mai, et touche à Toulon le 19 mai 1850.

      La lettre est affanchie comme les deux précédentes, au tarif militaire, partie d'Avignon le 25 septembre 1849. Elle est probablement arrivée à Montevideo, où mouillait la flotte de l’amiral Le Predour, vers la fin de 1849. Elle a pu rester deux ou trois mois à Montevideo, à attendre le Gassendi, qui n’y pas relâché, et n’est resté que cinq jours à Rio, en pleine épidémie de fièvre jaune, d’où probablement l’absence de distribution. Le médecin du bord signale avoir visité le consul de France à Rio, s’il y avait eu du courrier pour le Gassendi, le consul le lui aurait certainement remis.

      A Montevideo, on finit par s'apercevoir que le Gassendi est rentré à Toulon, et que Gustave Eysséric a été rendu à la vie civile. Le lieu de destination de la lettre est modifié, «Lorient», et elle est renvoyée en France, probablement par un bâtiment du commerce. A l'arrivée à Lorient, elle est frappée d'un timbre d'entrée OUTRE-MER LORIENT (Salles n° 142) daté du 27 août 1850. Il faut admettre que pour une raison ou une autre, elle est considérée comme étant sortie de la voie française, et qu'à ce titre elle supporte un complément de taxe de quatre décimes pour le tarif des lettres provenant des pays étrangers d'outre-mer sans distinction de parage applicable au 1er août 1849. Plusieurs mentions manuscrites (Inconnu à 2 Cie de mécaniciens à Lorient, Voir à Toulon, En congé à Carpentras, P.P. Carpentras, et une kyrielle de timbres à date de LORIENT (54) - ??/??/1850, BREST (28) - 30/08/1850, NANTES (42) - ??/ ??/ 1850, PARIS (60) - 8/09/1850, TOULON-S-MER (78) - ??/ ??/1850, AVIGNON (86) - 15/09/1850, CARPENTRAS (86) - 16/09/1850, témoignent de son errance de bureau de poste en bureau de poste, avant qu'elle ne soit finalement délivrée à son destinataire, au bout d'un périple d’un an, à neuf jours près.

Le retour au pays

      Après avoir quitté la Marine, Gustave Eysséric passe à la postérité grâce à l’activité industrielle et commerciale qu’il développe, dès 1851, dans sa bonne ville de Carpentras. Passant sans transition du salé au sucré, il se fait, avec succès, le promoteur du berlingot, bonbon digestif idéal pour combattre le mal de mer, lequel est, comme chacun sait, l’ennemi juré du matelot.


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